Les Non-Humains
«
La puissance mondiale est justement constituée d'une terrible impuissance symbolique. Depuis peut-être un siècle, l'Occident a travaillé a la dégradation de ses propres valeurs, a les éliminer, a les abolir. Abolir tout ce qui fait que quelque chose, quelqu'un ou une culture a une valeur. »
J.baudrillard
Combien de temps encore avant que les hommes ne réalisent que seuls, ils ne peuvent rien?
Quelle folie a bien pu les conduire à oublier qu'au début, au tout début de leurs vies, ils dépendaient complètement, intégralement des autres pour survivre? A commencer par leurs propres mères et leurs propres pères. La science n'ayant pas encore réussi à se substituer à la nature, il faut affirmer tranquillement que chacun des êtres humains peuplant cette Terre a eu une mère et un père. Il faut tout aussi tranquillement affirmer que sans eux, la plus grande majorité d'entre ces mêmes humains ne seraient pas là pour en parler.
Si Baudrillard affirmait avec d'autres que la naissance de la société du spectacle aboutissait nécessairement au spectacle de la mort du réel, et que la société de consommation et le système de production dévoraient férocement tout ce qui fait le réel, y compris les êtres, il n'en faut pas moins garder présent à l'esprit l'immense capacité d'adaptation et de changement qui caractérise la vie dans son ensemble. Les phénomènes de symbiose et de solidarité constructive sont monnaie courante dans tous les Règnes. Pour les humains, cela commence par les parents, où à tout le moins ceux qui sont en charge de la survie et du bien-être de l'enfant. Il y a là une relation radicale, incontournable et indélébile, plus particulièrement en ce qui concerne la mère, dispensatrice de nourriture, de chaleur et de réconfort. Radicale, car sans cette interdépendance, l'enfant disparaît purement et simplement, et avec lui, à terme, l'espèce toute entière. Incontournable, puisqu'ainsi, l'humain devient un humain, et non un monstre à sang-froid ou je ne sais quelle autre abomination. Indélébile, car cette geste de la mère et de l'enfant perdure tout au long de l'existence de l'individu. Les rouleaux de l'âme du nouveau-né, vierges, reçoivent la présence et l'attention de la mère comme fondement de son existence à venir, comme norme de ce sur quoi se base cette existence humaine.
Mais cette « compassion biologique » ne suffit pas à caractériser un être comme « humain ». Car parvenu (!) à l'âge adulte, celui-ci devra se servir de son intelligence pour entretenir et développer ce sens de l'autre, devenir à son tour un parent, et transmettre son humanité, toujours entretenue, jamais acquise. Le temps est enfin venu de regarder les choses en face. Au-delà de la politique, y compris celle de la terreur, au-delà des marchés, y compris de ceux qui spéculent sur la faim, la soif et la maladie de leurs semblables, jusqu'à planifier leur disparition collective en masse, au-delà enfin de la stricte réalité de nos existences quotidiennes, nous avons le devoir de regarder les choses en face. L'enveloppe humaine n'abrite pas forcément ce qui fait de nous des êtres humains.
Pour planifier la terreur, il faut avoir perdu l'humanité.
Pour planifier le mensonge, et vivre selon cet étalon, il faut avoir perdu l'humanité.
Pour oser le massacre du vivant, dans la continuité, il faut avoir perdu l'humanité.
Épandre des produits toxiques dans la haute atmosphère. Arroser des populations de liquides hautement inflammables. Spéculer sur la mort brutale de ceux qui souffrent déjà, et provoquer sciemment la souffrance de ceux qui ne sont pas déjà morts. Étudier, financer, améliorer, optimiser la torture et le choc, sous toutes ses formes, y compris de masse. Il faut avoir perdu l'humanité.
Aussi, nous qui demeurons humains, et tenons mordicus à ne pas cesser de l'être, n'avons plus d'autres solutions que de nous adapter à cette nouvelle réalité. Il nous est impossible de lutter contre ce que nous ne connaissons pas, contre ce que la nature elle-même n'a pas créé. Les dirigeants du monde moderne sont de l'ordre de l'abomination, de la perte du sens commun; de fait, la nature ayant en horreur non-seulement le vide mais aussi ce qui ne fait partie d'aucun ordre et d'aucun règne, aura tôt fait de les ré-intégrer dans le compost universel, le terreau premier duquel se nourriront de nouveau nos enfants humains.
Le seul préalable, c'est l'adaptation, dont nous avons toujours su faire preuve, y compris dans les situations les plus désespérées. Il y a là une première nécessité, un premier pas à franchir: nous devons, collectivement, consciemment et immédiatement nous débarrasser d'eux à l'intérieur. Alors, ils disparaîtront, instantanément, de la scène du réel pour ne plus jamais y revenir.
A lire: jean Baudrillard, L'esprit du terrorisme
http://www.egs.edu/faculty/baudrillard/baudrillard-the-spirit-of-terrorism-french.html
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